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Journées d’été – Discours d’ouverture de David Cormand

Lors des Journées d’été des écologistes à Dunkerque, le 24 août 2017, David Cormand, Secrétaire national, a prononcé le discours d’ouverture. Vous le retrouverez ici et en PDF.

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Journées d’été des écologistes – Dunkerque – 24 août 2017

Discours d’ouverture de David Cormand, Secrétaire national

SORTIR DE LA RÉGRESSION, ENTRER EN RENAISSANCE

Bienvenue à ces 31e Journées d’été des écologistes placées sous le signe de la réinvention et de l’Europe. Un grand merci aux militantes et aux militants qui ont permis de les organiser ici à Dunkerque.

Ce n’est pas une simple formule de politesse.

Mon merci est d’autant plus vif que notre formation politique semble en grande difficulté. Quand nous réalisons des scores importants, que le monde politique bruisse de nos possibilités de succès, il est plus facile de se réunir, porté par l’enthousiasme et la promesse d’une réussite à portée de main. Mais chacun voit bien que la période n’est pas des plus faste pour nous autres, réunis au sein d’Europe Écologie Les Verts.

En ouverture de nos journées de réflexion, je veux dire cependant aux esprits malveillants, qui nous prédisent le pire avec un sourire au coin de la bouche, que le scénario des mois à venir n’est pas écrit.

Mon sentiment, et je voudrais vous faire partager cette intuition politique, est que la France n’en a pas fini avec les écologistes. Il ne dépend que de nous de redevenir une force qui compte parce que nous aurons su devenir une force qui rassemble. Voilà l’enjeu des temps qui viennent : faire sens pour faire nombre, faire nombre pour faire force, faire force pour conduire le changement à construire .

Le paradoxe qui nous blesse est celui-ci : la prise de conscience grandissante des enjeux écologiques n’a pas débouché mécaniquement sur le renforcement du mouvement politique qui depuis trente ans s’est forgé pour alerter l’opinion, éveiller les consciences et convaincre de la nécessité de mener les changements décisifs, non seulement des politiques publiques mais bel et bien dans nos modes de vie.

D’où vient notre faiblesse ? D’abord de nous-mêmes. Nous connaissons toutes et tous notre capacité incroyable à nous déchirer ad-nauseam autour d’enjeux internes qui n’intéressent que nous, et encore… Nous consacrons trop d’énergie à discuter entre nous, et pas assez à tenter de convaincre en dehors de nos cercles.

Sur quoi nous déchirons nous le plus souvent ? Pas sur nos valeurs : nous sommes certainement le parti le plus idéologiquement homogène. Pas sur notre projet : le travail assidu mené depuis des années a généré un socle programmatique solide et cohérent. Nous nous déchirons à belles dents dès que ressurgit la question des alliances et de notre rapport au pouvoir. Les épithètes de droitiers ou gauchistes dont nous aimons nous affubler ne font que décrire notre incapacité à produire une grille de lecture nouvelle du champ politique et à nous déterminer librement, non pas selon des cosmogonies anciennes, mais en fonction des impératifs de la période et des temps qui viennent.

Comment lire le cycle qui s’ouvre ? Ce qui me semble le plus marquant, c’est une forme de modernisation régressive caractérisée par des atteintes sans précédent portée aux écosystèmes, des menaces permanentes sur les acquis sociaux issus des luttes ouvrières, une fatigue démocratique intense illustrée par la désaffection électorale, et le triomphe de l’obsession identitaire.

Je pèse mes mots, mais la conjonction de ces crises est porteuse de dé-civilisation, c’est-à-dire du délitement de l’envie de faire société ensemble.

Face à la grande régression en cours, l’écologie politique est le mouvement, qui, partant de notre communauté de destin avec les écosystèmes, propose un avenir basé sur une socialisation solidaire et économe en ressources.

En d’autres termes quand d’autres plaident le chacun pour soi qui passe par la prédation sur la Nature et l’isolement, nous plaidons pour la mise en commun et l’ouverture.

Malheureusement, chacun voit bien de quel côté pèse actuellement la balance des pulsions du monde. Les attentats de Barcelone et le meurtre de Charlottesville disent un état du monde ou la haine chemine à dos de fantasmes : califat intégriste pour les uns, suprématie blanche pour les autres.

La domination et la désolation est leur programme commun, basé sur la nostalgie d’un âge d’or fictif, vendu par des bonimenteurs frelatés, mais qui savent manipuler les esprits blessés.

Et je ne parle pas des multiples guerres et conflits qui jettent sur les routes du globe des migrants qui, dans une trop grande indifférence, vivent la violence la plus abjecte pour avoir la chance d’échapper au sort qui les attend. La raréfaction des ressources, les changements climatiques, l’inégale répartition des richesses, les conflits confessionnels ou ethniques sont autant de raisons, parfois enchevêtrées, qui engendrent des crise migratoires majeures. Et que fait l’Europe, que fait notre Europe ? Elle ferme les yeux en même temps que ses portes, reniant tout ce qu’elle est et se soumettant sans le dire aux diktats des populistes xénophobes, qui prétendent dire le sentiment des peuples quand ils ne font qu’attiser le feu de leur colère.

La France ne déroge pas à la règle : l’accueil des migrants n’est pas digne de notre pays, ni à Calais, ni à la porte de la Chapelle… alors je veux remercier celles et ceux qui agissent et parfois désobéissent. Elles sont et ils sont la meilleure part de nous-même parce qu’ils nous rappellent à nos devoirs de civilisation. Parmi eux je ne veux en distinguer aucun et nous devons tous les soutenir, mais que soit salué ici Damien Carême qui choisi de prendre sa part avec les habitant-e-s de la commune dont il est le Maire, Grande-Synthe, pour un accueil digne des réfugiés, et Cedric Herrou, injustement condamné pour avoir porté secours à des migrants. Votre combat est juste et nous le faisons nôtre.

Comment nous autres écologistes pouvons combattre la grande régression en cours ? Le jour du dépassement, ou nous avons consommé la totalité des ressources de la planète est chaque année plus précoce.

Changement climatique qui s’emballe, incendies de plus en plus nombreux jusqu’au Groenland, déchets d’origine pétrochimique qui s’amoncèlent dans la nature, pollution des océans et raréfaction des ressources halieutiques, alertes sanitaires d’origine environnementales, extinctions massives d’espèces et disparition des animaux sauvages dont le nombre a chuté de moitié depuis 40 ans à l’échelle de la planète: face à cet effondrement, il n’y a plus de concept de « développement durable » qui tienne. Nous n’en sommes plus là. Il y a la nécessité d’une rupture avec cet ordre destructeur du monde. Nous n’en sommes plus au besoin d’inflexions, mais à l’exigence de transformation radicale de nos modèles de production et de consommation.

Les premiers jours de la présidence Macron sont marqués non pas par une conversion à la nécessité d’adapter l’ensemble des politiques publiques à la crise écologique majeure que nous traversons, mais au contraire par la continuation et la perpétuation de recettes libérales traditionnelles. Il avait promis de tout changer pour, en réalité, ne rien changer. Son intelligence a été d’épouser la critique des élites alors qu’il en est le meilleur représentant.

Après une présidence molle, la France a cédé à la tentation de l’homme fort. On a parlé de présidence jupitérienne, je parlerai davantage de césarisme soft : concentration des pouvoirs entre quelques mains, ultra-incarnation, hyper-communication ou l’on va jusqu’à mettre en scène la virilité du pouvoir dans une poignée de main. Mais le macronisme peut bien symboliquement secouer Trump, il n’échappe pas au mouvement de la modernité régressive dont je parlais à l’instant. En témoigne la calamiteuse loi travail, qui détricote sans véritable débat des pans essentiels de notre pacte social.

La difficulté est que la réponse écologiste à l’effondrement qui vient ne répond pas seulement à des enjeux techniques, programmatiques. La portée du virage nécessaire exige également un changement de paradigme dans les esprits, dans le rapport que l’humanité nourrit à elle-même et à son environnement, à la Nature. C’est l’ensemble de notre relation au vivant, aux rapports sociaux, à notre conception de l’épanouissement individuel et collectif qu’il nous faut revisiter.

La tâche est immense. Nous ne pourrons donc pas faire l’économie d’un travail de fond pour la conquête d’une majorité culturelle, une majorité d’idées autour d’un nouvel imaginaire politique. L’écologie est cette grande idée qui revisite la relation de l’humanité au Monde. Elle n’est pas soluble dans les autres traditions politiques qui ont structuré l’histoire. Cela ne signifie pas qu’elle soit à part, qu’elle ne peut pas dialoguer avec les autres corpus. Mais elle compose un imaginaire singulier qui réinvente la société. À nous, donc, de diffuser nos idées. 

Et soyons persuadés d’une chose : ce n’est pas aux Français-e-s de se rapprocher des écologistes. C’est aux écologistes que revient de se rapprocher des Françaises et des Français. Donnons moins de leçons et plus d’exemples.

Soyons simples. Proches. Solidaires. Pédagogiques. Quittons la morgue de nos certitudes pour nous mettre au diapason des préoccupations de la vie quotidienne de nos compatriotes.

La nouvelle force écologiste à construire doit rassembler largement.

Premièrement, nous devons d’avantage accueillir les jeunesses en notre sein. Les idées neuves qui sont les nôtres doivent irriguer la société en s’appuyant sur les nouvelles générations. Il est essentiel de parvenir à construire un lien fort entre les écologistes et les jeunesses, qui posent par exemple dans leurs propres termes la question du rapport au travail, la question des identités, ou la question de l’engagement. A nous d’offrir un débouché à leurs attentes et un mouvement à leurs espoirs.

Deuxièmement, nous devons construire une écologie populaire. C’est-à-dire une écologie qui embrasse les questions des dominations liées à la classe, au genre, à la race, non pas pour les perpétuer, mais pour les dépasser. Le mouvement à construire est celui de la justice environnementale, un mouvement qui agit pour que l’écologie ne soit pas réservée à une élite qui a les moyens de bien s’alimenter et de se préoccuper de la planète.

Troisièmement nous devons participer à la reconquête européenne. Nous devons assumer notre identité politique pro-européenne en proposant un nouveau rêve européen. Ne laissons pas aux ultra-libéraux et aux nationalistes le monopole du discours sur l’Europe. A nous de faire entendre la voix d’une Europe davantage préoccupée par les humains que par les marchés. L’Europe n’appartient pas à monsieur Juncker et à ses amis partisans de la fraude fiscale généralisée, mais aux millions de personnes qui ont besoin de l’Europe pour construire une vie meilleure. 

Notre mouvement doit demeurer à la pointe de ces combats. C’est celui de la société ouverte, cosmopolite, contre le repli xénophobe sur une identité unique fantasmée ; c’est celui de l’émancipation par l’être plutôt que par l’avoir; c’est la politique au service du long terme contre la prison de l’instant. C’est, au fond, la recherche de l’harmonie avec la vie qui nous entoure et dont nous sommes partie prenante.

Confrontés à la dureté de ce combat, certains parmi nous rechercherons, parfois avec sincérité, des raccourcis de commodité. On nous dira, rangeons nous derrière tel ou telle. Mais nous devrons nous prémunir de l’aventurisme qui consisterait à nous ranger sans condition sous une bannière momentanément plus porteuse. Les écologistes sont convaincus que la fin est dans les moyens, comme l’arbre est dans la graine. Voila pourquoi dans la période nous ne cherchons ni homme ni femme providentiel-le. Car comment construire le mouvement du commun autour de la volonté d’un seul ?

L’expérience du Vénézuela qui fascine tant certains devrait nous vacciner contre toute forme de recours à l’incarnation révolutionnaire. Nous ne cherchons ni César ni tribun. Pour Dieu, je laisse chacun s’en remettre à sa propre conscience.

Nous cherchons une solution collective à nos problèmes communs. Faisons émerger une nouvelle génération capable de peser sur le cours des choses, moins préoccupée de son destin politique personnel que de l’avenir de notre société.

Ces JDE sont celle de la réinvention. Nous vivons une fin de cycle. Mais cette fin de cycle doit être pour l’écologie politique un moment de renaissance. Dans ce grand chamboulement, notre responsabilité est de donner une grille d’analyse du monde qui permette de dépasser les peurs, les préjugés, les colères. Notre responsabilité est désormais également d’assumer de manière décomplexée nos solutions. Nous avons ces dernières années beaucoup échoué. Pas du fait d’analyses inopérantes ou d’un projet déficient, mais par notre incapacité à porter de manière solidaire et populaire notre projet politique.

Nous devons fondamentalement nous poser la question de la façon de porter ce message politique de transformation de la société. Convaincre doit être notre obsession.

Nous n’avons plus le temps de nous payer le luxe d’être médiocres quand nous savons que notre mission est si belle, si impérative, si essentielle et qu’en vérité elle nous dépasse et nous engage à nous transformer enfin pour parvenir à entrainer les grands nombres qui changent l’Histoire.

Je forme le voeu que ces JDE soient la première pierre d’un nouveau cycle où nous changeons vraiment pour pouvoir transformer le monde; où nous soyons réuni-e-s pour pouvoir rassembler; où nous soyons humbles pour enfin devenir ambitieux.

Je vous remercie.