| Conseil fédéral des 04 et 05 juillet 2015

Peut-on être écologiste et progressiste ?

Exposé des motifs

Alors que le modèle de développement actuel ne paraît plus en mesure d’assurer un avenir à la planète et aux nouvelles générations, pas plus que l’emploi pour tous ou la réduction des inégalités, la notion de progrès a pris dans la période une place importante dans le débat public, toutes familles politiques confondues. Fin 2013 c’est la Fondapol, fondation de l’UMP, qui organisait une grande manifestation sous le titre « le progrès c’est nous ». En 2014, les militants socialistes adoptaient une charte pour le progrès humain et Robert Hue créait son « mouvement des progressistes ». Les écologistes ne sont pas en reste et symboliquement Cécile Duflot dans un entretien au journal « Libération » le 8 mars 2015 souhaitait un rassemblement des progressistes.

Face à cette avalanche « en progrès », il nous parait indispensable que le CF débatte des relations entre progrès et écologie politique afin que l’usage de ce terme ne conduise pas à renoncer à certains principes structurants de notre projet et que nous puissions nous dissocier d’une conception du progrès qui renvoie encore dans le débat public à la croissance, à la priorité du progrès technique et évite de poser les questions relatives à l’abandon du productivisme.

C’est la raison pour laquelle nous soumettons au Conseil Fédéral la proposition d’étudier plus avant ce qui rend certaines conceptions du progrès, difficilement compatibles avec les objectifs de notre projet.

Qu’en est-il du progrès et de ses bienfaits ?

« Le progrès est une idéologie qui distille à l’envie et pour le plus grand nombre, une espérance aveugle où l’évolution technique est supposée résoudre les problèmes dont elle est la source » ([1])

1 – Progrès homme et nature

Pour Hannah Arendt, le lancement du premier Spoutnik, le 4 octobre 1957 a profondément marqué et dramatiquement transformé, en l’externalisant, la relation des hommes à la terre.

La rationalité industrielle et technologique, conduite par le progrès, est de fait en opposition avec la rationalité écologique. « La rationalité industrielle atteint l’abondance par une refiguration totale du milieu, conçue comme étant au départ absolument pauvre, alors que l’écologie vise l’harmonie avec un milieu conçu comme relativement riche à l’origine »([2]).

La production des OGM est ainsi proposée comme une alternative à la sélection des semences, qui est à la base du développement de l’agriculture paysanne; de multiples générations de paysans ont pu se succéder par transmission de ce savoir faire, détruit en quelques dizaines d’années pour le profit de quelques multinationales et le désastre de l’humanité. De plusieurs centaines d’espèces de blés qui offraient par leurs caractéristiques spécifiques de multiples capacités d’adaptation à des contraintes climatiques et de sols variées, le « progrès » phytosanitaire, motivé par les seuls intérêts financiers de l’industrie du pesticide, a réduit l’offre à quelques uniques variétés, distribuées sous contrôle et généralement hybrides.

Cette confiscation du vivant, stérilisé pour en interdire la réappropriation par les paysans devenus « exploitants agricoles armés des outils du progrès », est une illustration de la destruction des savoir-faire induite par la généralisation de ces outils, modèles du progrès dont l’utilisateur n’a plus le contrôle.

2 – Progrès homme et travail

En quoi le « progrès » technique, appliqué aux objectifs du productivisme a amélioré la condition du travailleur?

Toujours pour Hannah Arendt il est en effet nécessaire de s’interroger sur la libération par le progrès technique de « l’humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le fardeau du travail, l’asservissement à la nécessité » dans une époque moderne qui «s’accompagne de la glorification théorique du travail et arrive en fait à transformer la société toute entière en société de travailleurs»([3]).

Dans ces secteurs économiques comme dans celui de l’agriculture ou dans celui de l’industrie, le progrès a eu un effet bénéfique pour le capitalisme, il a entraîné la dégradation du lien social : ne plus avoir besoin de l’autre est devenu la conséquence sociale du progrès.

D’une même façon l’obsolescence, fruit du progrès technologique, a détruit le sens de l’activité de production. En associant travail et déchet, le progrès participe aussi bien à la dégradation de la dignité humaine qu’à celle de la nature. Par le déchet, nous jetons du travail humain ([4]). A cette perte de sens répond la souffrance au travail, réduit à produire des déchets dont le but ne sert qu’à alimenter le processus. La « mode des suicides » ([5]) atteint les couches les plus technologisées des travailleurs modernes notamment dans le monde agricole.

3-Progrès et croissance économique

Si on regarde l’usage du terme de progrès on s’aperçoit que pour la plupart des responsables politiques retrouver les voies du progrès c’est renouer avec la croissance. Dans la période actuelle où l’entrée dans la transition vers un nouveau modèle plus économe en énergie, respectueux de la planète et des équilibres entre le Nord et le Sud est sans cesse repoussée, invoquer le progrès peut prendre la forme d’un prétexte pour ne pas engager de réflexion sur la définition d’une autre stratégie économique (investissements, rupture avec le productivisme).

4 – Progrès et démocratie

Si le progrès technologique a accompagné la désappropriation de l’outil de production il a également engendré le découplage entre utilisateur-consommateur et production-producteur. Il peut même accroître la distance séparant l’objet de son utilisateur pour empêcher toute réappropriation, toute possibilité d’auto entretien et conduire l’usager à une totale dépendance porteuse d’obsolescence.

La distance à l’égard des besoins du consommateur et l’impossibilité qu’il a d’intervenir sur le processus de conception, d’entretien ou de réparation par la technologisation des produits sont directement liés à des processus qui privilégient la technique sur l’humain.

L’énergie nucléaire illustre ce système. Présentée comme l’aboutissement technologique du progrès du 20e siècle, la production d’énergie est mise sous contrôle permanent, ses abords interdits, ses accidents sous secret. Quel lien perceptible existe-t-il entre l’interrupteur électrique et la fusion nucléaire ?

De la même façon, l’appropriation des savoirs autochtones, le brevetage du vivant au seul profit du progrès scientifique aux mains exclusives des industries pharmaceutiques a rompu le lien naturel et transmissible favorisant les savoirs de l’automédication et de la prévention, ou la possibilité de développer des approches locales des liens entre santé et environnement.

Les nanotechnologies sont aujourd’hui présentées comme le futur moteur du progrès. Nous en critiquons avec raison le potentiel antidémocratique.

Les exemples sont multiples et l’on pourrait systématiser cette opposition entre savoir faire et progrès y compris dans le domaine médical, pourtant valorisé sous le systématique vocable laudateur des « progrès de la médecine ». En déconnectant l’homme de son corps et l’homme de son environnement alors même que le développement de cette médecine du progrès est généralement issue du brevetage du vivant, les progrès de la médecine n’ont pu se réaliser que par le dénigrement orchestré par l’industrie pharmaceutique des remèdes traditionnels, de la médecine naturelle et des approches préventives. Son principal objet est de panser les maux induits par la dégradation des conditions de vie induite elle-même par ce même progrès : la majorité des maladies dites « modernes » qui déciment le monde occidental menacé de stérilité généralisée ont pour origine la réaction naturelle du corps devant les atteintes à son environnement ([6]). Sa finalité, celle de l’homme augmenté, est de dépasser la mort en rejetant son caractère naturel au fondement de ce qui a constitué l’humanité.

5 – Progrès et temporalité

Depuis la révolution industrielle, notre histoire culturelle nous fait croire que notre civilisation suit inexorablement une pente ascendante, une linéarité temporelle qui n’a pas plus de limite que n’en a la croissance. Cette notion de la temporalité nous paraît centrale. Le renouveau de la pensée politique moderne repose effectivement sur la prise en compte de la finitude (des ressources et des limites physiques de la planète) et ce que celle-ci doit induire sur l’action et le projet.

Aussi, et ce n’est pas le moindre des aspects critiques, il est indispensable que notre regard puisse apprécier la valeur historique du progrès et soit en mesure d’en condamner la prétendue linéarité. Aujourd’hui serait ainsi mieux qu’hier et moins bien que demain ? Alors que pour la première fois l’espérance d’un « mieux vivre que la génération précédente » n’est plus de mise à l’aube des crises énergétiques et du dérèglement climatique, la foi dans le progrès serait ainsi le seul moteur de la foi en l’avenir.

Une telle analyse, s’inscrit dans la logique qu’instrumentalise si bien le système au service d’une « modernité » sans racines qui appelle à la destruction du passé, de ses cultures, de ses savoirs, des richesses de la terre. L’homme moderne est à l’image du progrès qui l’instrumentalise : il est autodéterminé, auto puissant, sans dettes, sans héritage, il ne doit rien au passé et rien à l’avenir. Le fil du temps est rompu au point que seul compte le présent très court, le présent obsolescent. Le temps social et le temps de la nature qui assuraient la temporalité fondamentale du lien de l’homme à la terre a été absorbé par le temps économique devenu le temps dominant ([7])

L’art constitue une excellente illustration critique de l’absurdité de ce raisonnement « progressiste ».

« Dans la réflexion de Charles Peguy, les nymphéas de Monet sont « les boulets de son canon contre le progrès et tous ceux qui voient l’humanité sur un grand escalier où l’on doit forcément monter d’un degré au suivant. Péguy choisit les Nymphéas pour montrer que le dernier n’est pas forcément le meilleur et puisque l’art est le lieu même où il n’existe pas de progrès, il choisit précisément son objet pour dénoncer l’âge moderne bourgeois qui fait triompher les instincts sordides : la capitalisation, l’avarice, la cupidité et la dureté de cœur. Car la théorie du progrès équivaut bien pour lui à une « théorie de caisse d’épargne » individuelle et universelle » ([8]).

Imaginer une autre perspective autour de la prospérité sans croissance[9] et des transitions

« La notion classique de progrès suppose une ascension qui rapproche indéfiniment d’un terme idéal » ([10]): celui-ci n’est qu’une illusion qui conduit l’humanité à sa chute.

Cette ascension est à l’image du pic pétrolier qui finalise la longue marche énergétique qui a accompagné le développement quantitatif de l’humanité. Celle-ci fut d’abord lente et la pente douce et praticable pour tous. Une extraction bon marché et de plus en plus abondante d’une énergie fossile miraculeuse mise au service du progrès a accéléré la progression et en a laissé beaucoup chuter en route, victimes d’une avancée trop rapide et inégale. Alors qu’aujourd’hui l’arrivée est proche ([11]), le progrès nous promet des étoiles au-delà du sommet.

La réflexion menée autour des « villes en transition » ([12]) est un exemple qui pourrait comme bien d’autres nous aider à tracer ce chemin sans qu’il soit fait appel au « progrès ». Prenant pour principe identitaire le concept de résilience pour résister aux chocs énergétiques, climatiques, sociaux et démocratiques, cette approche propose le dépassement de l’aliénation au progrès et l’occidentalisation qu’il induit à l’échelle planétaire.

Les relations des hommes à la terre, au travail, à la démocratie, à la temporalité bordent le travail de la transition que guide l’action collective. La réappropriation des savoirs et des savoirs faire, pensés comme aide à l’autonomie sans vision d’autarcie, constitue une des pistes de prospection proposée pour œuvrer à la désaliénation au mythe du progrès.

La critique de ce dogme s’inscrit à l’évidence au cœur du projet de société écologique et de notre « après-développement ».

« L’exigence de progrès devrait ainsi passer du règne de la nécessité ou de l’automatisme au règne de la volonté ou de la liberté… A la fictive nécessité du Progrès pourrait alors se substituer la volonté de progrès, plus précisément la volonté modeste de réaliser tel ou tel progrès dans un domaine défini, impliquant la libre évaluation des options et le libre choix parmi les possibles, dans le cadre d’une discussion publique continue réunissant en droit, selon diverses modalités tous les citoyens sans exclusion. La notion perd dès lors l’unité et l’unicité qui la constituaient en dogme »([13]).

Motion

Le Conseil Fédéral, réuni le 4 et 5 juillet 2015 considère que l’utilisation des termes « progrès » et « progressisme » ne serait peut être pas porteuse en soi d’une remise en cause du modèle de développement productiviste et propose d’engager une réflexion critique et un débat sur les conceptions du progrès en liant cette analyse à la critique de la croissance ou du développement.

Il formule le vœu que cette réflexion permette de donner au projet écologiste une meilleure lisibilité et que l’objectif de prospérité sans croissance puisse être porté plus lisiblement et plus concrètement en cette année de COP21.

Il propose de porter cette interrogation auprès de la Fondation de l’écologie politique en envisageant qu’elle puisse engager cette réflexion sur le progrès dans des conditions garantissant son indépendance à l’égard d’EELV. 

Pour : 26 ; blancs : 14 ; contre : 8

Adoptée

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[1] JC Besson-Girard « Entropia – Décroissance et Technique » 2007

[2] « La Décroissance – 10 questions » – Denis Bayon, Fabrice Flipo, François Schneider – p117 – La découverte 2010

[3] in « Conditions de l’Homme moderne ». Cité par TTd’O « réinventer la politique avec … » p. 8 Editions Utopia

[4] Geneviève Azam « le temps du monde fini – vers l’après capitalisme » 2010

[5] Didier Lombard – PDG de France Télécom – septembre 2009

[6] Professeur Belpomme Ces maladies créées par l’homme Albin Michel 2004 – Gilles-Eric Séralini Nous pouvons nous dépolluer Josette Lyon 2009

[7] Geneviève Azam, idem note7

[8] Laurence Bertrand-Dorléac « Déclins » in Monet – RMN 2010

[9] Tim Jackson 2010 Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable

[10] JP Sartre

[11] D’après l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) le pic a même été atteint en 2006. L’AIE prévoit un déclin rapide de 3% par an à partir de 2011

[12] Rob Hopkins – « Manuel de transition : de la dépendance au pétrole à la résilience sociale »

[13] P.A. Taguieff – « le sens du progrès »